Suite de l'article "Au début était le commencement, ou plutôt l'Exil (Part I)" :
Une waâda est une célébration festive d’un bienfait considéré comme divin.
Nous distinguons deux types de waâda :
La waâda "Treize virgule"
Consiste, pour les non tlemceniens qui l’organisent, à remercier le tout puissant du bienfait dont il les gratifie, c’est aussi, pour ceux qui y sont invités, l’occasion de dîner à l’œil.
Le choix des invités est très simple, tout le douar* est chaleureusement convié par la grâce du téléphone arabe (ancêtre méconnu du SMS).
La waâda "Treize"
Consiste pour les tlemceniens qui l’organisent à étaler le bonheur qui leur arrive, et qui à coup sûr fera crever de jalousie ceux qu’on a pas invité.
Les invités se déplaceront dans la perspective alléchante de critiquer vertement le dîner (à l’œil) pour lequel ils ont accouru tous bijoux à l’air.

Te voilà donc, chère lectrice (eur), renseigné(e) sur la waâda, reprenons à présent le récit :
Il fait très chaud à Alger en cet été 1995, et la perspective de l’annuel pèlerinage tlemcenien avec son cortège de protocoles hypocrites me refroidit sec.
J’y ai échappé l’été précédent prétextant de studieuses révisions en vue du BAC, révisions qui portérent essentiellement sur la matière « beach volley & reluquage de bikini », autant dire que ma déception fut à la hauteur de mon implication quand je découvris qu'en dépit de tout sens pédagogique moderne, cette matière n’était pas proposée aux épreuves finales. A coup sûr j’aurais eu mention « très bien ».
Je me fais donc à l'idée de l’expédition au pays de Yaghmoracen car à la stupéfaction familiale, cousin Kamel se marie, et ce sera forcément à Tlemcen puisque forcément avec une tlemcenienne.
L’ébahissement de la nouvelle passé, je ne pus m’empêcher de me demander quel horrible crime commis dans une vie antérieure pouvait justifier que le sort s’abatte ainsi sur cette jeune fille, qui allait sa vie durant être madame Kamel, fils de sa mère, ma tante.
Rafika, sœur de ma mère, avait enfin trouvé celle qui allait être sa bru, ni trop jolie ni trop intelligente et pas assez riche, elle vivra donc chez elle, fera le marché et la cuisine, rangera, lavera, essuiera et à l’occasion piquera à la machine, le tout à moindre frais avait calculé Rafika.
Sacrée Rafika me dis-je, elle qui dans sa jeunesse soixante-huitarde avait décrété que l’archaïsme de la cohabitation avec la belle-mère ne passerait pas par elle, concluait au crépuscule de son existence qu’elle ne dérogerait en rien aux traditions. Pas à une contradiction près cette Rafika, surtout quand ça l'arrange.
C’est donc le grand départ, réveil à 6h du matin puisque mon père ne veut pas risquer de rouler de nuit en ces temps de terrorisme et c'est sous la chaleur écrasante de l’été algérien que nous entamons le périple de 600 Km qui nous sépare de nos racines.
J’aime ces trajets par route jusqu’à Tlemcen, les odeurs familières du cuir brûlant des sièges de la voiture familiale, l’ambiance sonore des K7 audio de Abdelkrim Dali, Redouane Bensari, Cheikha Tetma, la SLAM et le fameux touché de r’bab de Mustapha Belkhodja sur Touchiat El Kamal, et ça chante à tue tête « tlemcen el aliya, ya mahlak fel souknane … attends arrêtes toi, demande à combien ils vendent les pastèques ! » le délice des traditionnels grillades de ce restaurant à Relizane où nous nous arrêtons déjeuner à chaque fois (l'unique rescapé de l'inspection d'hygiène maternelle) ...
La tête pleine de ces images sublimes de paysages grandioses, je me dis avec une nostalgie que mes 17 ans n'expliquaient pas, c’est beau l’Algérie.
* Douar : hameau
(Suite)
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